(previous)
L’Emir, et c’est sans doute ce qui fait sa force, propose que dans ce monde clôt et maintenant étroit, la guerre soit de religion. On peut raisonnablement penser qu’elle l’est. On voit se combattre une religion, idolâtre et fétichiste, fondée sur un matérialisme sans humanité, où les choses dévorent les hommes avec gourmandise, pour satisfaire l’appétit des diverses divinités toutes plus cruelles, que les doctes prêtres appellent Marché, Croissance, Productivité, Compétitivité etc… De l’autre côté du Ciel, en contre point, une religion à la spiritualité pragmatique et un peu étriquée (le wahhabisme n’est quand même pas le soufisme) mais qui en tant que monothéisme remet l’humanité au centre du monde par le truchement aliénant du divin. Les hommes doivent se soumettre à la loi de Dieu et non à celle des choses. Voilà un milliardaire, ayant connaissance du monde du business et qui a renoncé si radicalement aux si beaux plaisirs que dispense la civilisation par affection pour Dieu. Cette manière de déroger au rôle qui lui était dévolu à la naissance, pour ce qui apparaît comme des fadaises de bigot, semble absolument inacceptable pour les entrepreneurs et leurs louangeurs, certes, mais aussi pour les propriétaires de la vraie voix des opprimés qui, par conformisme, ont fait allégeance. C’est une autre partie du scandale. C’est en cela, peut-être, que la figure mythologique acquis par l’Emir Ben Laden dépasse, de loin, le rigoriste Oussama Ben Laden et ses utopies millénariste, surgies d’un hypothétique Age d’Or remontant au temps des quatre premiers califats.
Il fut une époque où les héros du Peuple étaient immortels. Depuis 2001, nous assistons à une déclinaison sérielle des aventures de l’Emir du Mal, sur les différents théâtre d’opérations. Des Philippines à l’Europe en passant par la Mésopotamie le mythe est devenu une franchise (business is business) qui en vaut bien une autre. C’est pourquoi la vie de l’Emir Ben Laden, comme figure pop, s’est achevée en Afghanistan, après la bataille de Tora Bora et ne lui aura pas survécu. « A Kaboul, ceux que j’interrogeais sur le Khyber ne trouvaient jamais leurs mots : « … inoubliable, c’est surtout l ‘éclairage… ou l’echelle… ou l’echo peut être, comment vous dire ? … » Puis ils s’enferraient, renonçaient et, pendant un moment, on les sentait retournés en esprit dans le col, revoyant les milles facettes et les milles ventres de la montagne, éblouis, transportés, hors d’eux mêmes, comme la première fois. » (Nicolas Bouvier, L’usage du monde)

(previous)
Dans un entretien de 1977, avec Lefort, Michel Foucault attire notre attention sur cette sincérité : « Le rapport d’un Etat à la population se fait essentiellement sous la forme de ce qu’on pourrait appeler le « pacte de sécurité ». Autrefois l’Etat pouvait dire : « je vais vous donner un territoire » (...). C’était le pacte territorial (...). Aujourd’hui le problème frontalier ne se pose guère. Ce que l’Etat propose comme pacte à la population, c’est : « Vous serez garantis. » Garantis contre tout ce qui peut être incertitude, accident, dommage, risque. Vous êtes malade ? Vous aurez la sécurité sociale ! Vous n’avez pas de travail ? Vous aurez une allocation de chômage ! Il y a un raz de marée ? On créera un fonds de solidarité ! Il y a des délinquants ? On va assurer leur redressement, une bonne surveillance policière ! (…) L’Etat qui garantit la sécurité est un Etat qui est obligé d’intervenir dans tous les cas où la trame de la vie quotidienne est trouée par un événement singulier, du coup il faut bien de ces espèces d’ interventions dont le caractère exceptionnel, extra-légal, ne devra pas paraître du tout comme signe de l’arbitraire, ni d’un excès de pouvoir, mais au contraire d’une sollicitude (…).
Ce qui choque absolument dans le terrorisme, ce qui suscite la colère réelle et non pas feinte du gouvernant, c’est que précisément le terrorisme l’attaque sur le plan où justement il a affirmé la possibilité de garantir aux gens que rien ne leur arrivera. On n’est plus dans l’ordre des accidents qui sont couverts par cette société « assurancielle », on se trouve en présence d’une action politique qui insécurise, non seulement la vie des individus, mais le rapport des individus à toutes les institutions qui jusqu’alors les protégeait. D’où l’angoisse provoqué par le terrorisme. Angoisse chez les gouvernants. Angoisse aussi chez les gens qui accordent leur adhésion à l’Etat (…) parce que l’Etat protège et garantit contre l’insécurité. » La démocratie prise à la gorge par cette angoisse, a sommé les populations de se rallier à sa cause, bien que d’évidence l’Etat, comme puissance publique, ne parvient plus à garantir aucune sécurité. Sa déliquescence est à la hauteur de sa fuite en avant policière. Se profile, alors, une réorganisation de l’espace publique autour de modalités ethniques et/ou religieuses, articulées sur un substrat de divisions sociales, qui produirait un néo-tribalisme. Lorsqu’il étudie les sociétés primitives dans « l’archéologie de la violence », Clastres fait remarquer que « pour que la communauté puisse affronter efficacement le monde des ennemis, il faut qu’elle soit unie, homogène sans division. Réciproquement, elle à besoin, pour exister dans l’indivision, de la figure de l’Ennemi en qui elle peut lire l’image unitaire de son être social. ». On pourrait envisager que c’est ce qui se joue actuellement pour la démocratie. L’Emir, comme signe, devient donc une ligne de fracture. En tant que telle, il laisse peu de place aux discours faciles et, en apparence en retrait de la mélé du « ni-ni » par lequel de bonnes consciences espèrent s’en tirer à bon compte, avec l’espoir un peu vain que tout cela ne change rien et que tout continue comme avant. Pasolini nous avait déjà livré la raison profonde de ce ralliement : « Qu’est ce qui à mes yeux est commun à une dame fasciste, un extraparlementaire, un intellectuel de gauche, un garçon de passe ? C’est un désir anxieux, terrible et invincible de se conformer. » (Lettres Luthériennes). Drapés dans des certitudes tissées de leurs cuisants échecs successifs, ils seront d’autant plus hargneux qu’ils craindront la concurrence de cette propagande par le fait et se contenteront de rappeler qu’ils sont les propriétaires jaloux de la vraie (au sens de Pravda) voix des opprimés. La démocratie le leur concède bien volontiers en échange de leur adhésion au « pacte de sécurité », puisque mieux vaut cette caricature électoraliste et marcheuse, aux jappements après tout bien inoffensifs, qui partage avec elle ses visés universalistes et civilisatrices sur le monde. C’est ainsi qu’on a pu remarquer cette chose merveilleuse que la Démocratie, l’Economie et la Révolution sont Amour. Il est connu que si l’on n’est pas avec l’Amour c’est que l’on est partisan de la Haine, ce feu destructeur, cette Bête immonde. Ainsi l’Amour, est le chien vigilant qui maintient la cohésion du troupeau et son bonheur pastoral, à coup de crocs amoureux et protecteurs des bêtes sauvages. Pourtant, du fond de la Sierra Madre, on entend les mots d’une autre légende populaire, Ernesto Guevara, à la Tricontinentale, en 1967 : « la haine intransigeante de l’ennemi, qui donne une ardeur au delà des limites naturelles de l’être humain et le transforme en machine à tuer, efficace, violente, sélective et froide. Nos soldats doivent être ainsi ; un peuple sans haine ne peut triompher d’un ennemi brutal. Il faut porter la guerre jusqu’où l’ennemi la porte ; jusqu’à sa maison, ses lieux de plaisir, la rendre totale. » C’était avant sa deuxième mort. Avant qu’il ne devienne le Che, un logo publicitaire pour une île des Caraïbes et une figure de l’Amour qu’on arbore sur des vêtements à la mode. La haine, donc, on le sait, c’est le Mal. En Démocratie, le Mal c’est le Fascisme. Ainsi, la totalité du théâtre de la démocratie, y compris ceux qui font mine de la conspuer, se sera t-il entendu avec l’hagiographe Fukuyama, pour faire de l’Emir un digne représentant du Mal. On a vu des gens fichés par la police comme révolutionnaire, tomber d’accord avec Georges W Bush, déclarant devant le Congrès, « Ces terroristes (…) sont les héritiers de toutes les idéologies meurtrières du XXe siècle. En sacrifiant la vie humaine pour servir leur vision radicale (…) ils suivent la voie du fascisme, du nazisme et du totalitarisme. » (20 sept 2001). Ainsi soit-il. L’Emir aura permis à ces accointances qui s’ignoraient sans doute, et continuent de se mépriser théâtralement, d’être visibles au grand jour. On sait maintenant de manière très officielle, où passe et ne passe pas la ligne de fracture.
(next)
Il parait donc que l’émir Ben Laden existe. On lui a trouvé la tête de l’emploi. La barbe longue, mais peignée, la djellaba recouverte d’une veste aux motifs camouflages, le pistolet mitrailleur et les cartes
étalées devant lui. On le croirait fabriqué par un accessoiriste scrupuleux. On devine les films de genre. On a bien du l’apercevoir dans « True Lies » ou « The Siege ».
Il a une biographie. On dit qu’il serait né à Ryad, en 1957 dans une riche famille, d’origine roturière, mais ayant ses entrées au Palais. La mère syrienne porterait le tailleur Channel. Le père meurt alors qu’il n’a que treize ans. Il aurait fait des études d’ingénieries civiles, à moins que ce ne soit d’administration publique. Certains penchent plutôt pour l’économie et le marketing. Il aurait reçu l’enseignement de Qotb. Et on l’aurait vu s’enivrer dans des boites de nuits. Il y aurait une photo le montrant bien accompagné de deux jeunes femmes en mini-jupe, avec deux de ses frères à Oxford. Il aimerait les excès de vitesse et jouer au football. On dit qu’il a goûté les délices de l’Occident. A 23 ans, il se passionne pour le soulèvement populaire contre les troupes soviétiques en afghanistan. Il s’occupe d’infrastructure. C’est ce qu’on lui demande à la CIA. Puis, vient le baptême du feu autour de 1986, lors de la bataille de Jaji, dans la province de Baktia. En février 1989, l’envahisseur impie se retire. C’est le retour au pays. Il rejoint l’opposition au régime, se trouve placé en résidence surveillée puis s’exile. Le ministre de la Défense saoudien, le Prince Sultan le décrit comme « un féroce révolutionnaire prêt à sacrifier des vies humaines pour se cause » (Libération 28 septembre 2004). Après avoir échappé à quelques tentatives de kidnapping et d’assassinats, il s’installerait sur Al Mashall Street, à Khartoum. Dans le pays où en 1882, le Mahdi prit la tête d’une révolte contre l’Empire britannique. Encore, on repense au film. Charlton « Gordon » Heston, transpercé d’une lance fanatique. Là, il réalise l’idéal de la Banque du Peuple. Ainsi qu’il est licite, al-Samal Islamic Bank pratique le prêt sans intérêt. Voilà pour la genèse. Puis vint le temps des croisades et la guerre contre les croisés. « Nous combattons parce que nous sommes des hommes libres qui ne peuvent vivre sous l’oppression. Nous voulons restaurer la liberté de notre nation » dit-il. Il devient apatride (1994), fuit et bénéficie de l’accueil de son ancien compagnon d’arme, le Mollah Mohammed Omar Akhunzada. Celui que certains commentateurs avaient pu qualifier de « Robin des bois islamistes », lui aussi ancien partisan au cours de la guerre contre les forces impériales soviétiques,à 31 ans et à la tête d’une armée de paysans pauvres, chevauchant de furieux pick-up, avait amené le souffle d’une « révolution cléricale » sur le pays des pachtouns. On promettait, ici aussi, le progrès, la paix et le pain. La charia et l’électricité (1).
A l’ombre de Saladin lors de la bataille d’Hattin, évidemment, le poète a déclamé :
« Le vent qui gonflait nos étendards, attisait leur haine et leur jalousie.
Nous les avons toujours portés haut, nos étendards ! L’éclat de notre gloire nous a valu bien des jaloux.
Le Destin qui nous décoche ses flèches, s’attaque à une montagne dont la cime troue le ciel.
Libre à vous de renoncer à la paix !Nous ne craignons rien. Avez-vous entendu dire que d’autres guerriers sont plus valeureux que nous ? »
(Mo’allaka al Harith)
Le chapelet des assauts s’égrène, construisant une légende : 1992 à Aden, 1993 à New York et Mogadiscio, 1996 à Dharan, 1998 à Nairobi et Dar Es Salam. Puis, le plus beau succès en 2001, quand une poignée de radicaux issus de la middle class, bombarda New York, encore, et le quartier général des forces armées de la Puissance, à Washington.
Une telle attaque, qui jeta une telle stupeur et un tel effroi teinté, ici et là, d’admiration devint le point d’orgue où la légende devient un mythe de l’époque, par un oλόκαυστον (holokauston) de quelques milliers de yuppies carbonisés ou défenestrés. On ne s’en plaindra pas plus qu’on ne s’en réjouira, même si l’on sait qu’en Amérique du sud, en Chine, en Afrique ou encore en Russie la nouvelle ne fut pas si mauvaise que ça. Pensez donc, c’est toujours un spectacle plaisant de voir l’arrogant se faire gifler en public. Seulement tout le monde ici bas, a un peu de cette arrogance. On en profita donc, non sans un peu de cynisme, pour faire passer quelques lois d’exceptions afin de se prémunir de quelques insolents tentés par l’exemplarité de l’acte et on se scandalisa avec sincérité.
(1)Le quotidien Libération du 12 dec 2001, décrit la maison de Mohammed Omar Akhunzada à Kandahar, pleine de ces rêves de progrès : « Les murs de la première enceinte sont recouverts de saynètes naïves, dépeignant un Afghanistan idyllique où une nature luxuriante côtoie d'imposants barrages hydroélectriques, des usines, des autoroutes à quatre voies que jamais le pays n'a connus. »
(next)

Lointaine ou non, la mythologie ne peut avoir qu'un fondement historique, car le mythe est une parole choisie par l'histoire, il ne saurait surgir de la « nature » des choses.
Roland Barthes, Le mythe aujourd'hui
Ben Laden, c'est un nom qui va durer des siècles. Dans le moindre village de la planète, on trouve son nom. Il appartient à la culture populaire.
Jonathan Randal, Libération, 28 sept. 2004
*
Dans son livre Millenium People, J.-G. Ballard fait dire à ses personnages la chose suivante :
« C'est l'idée de serrer la main de Mickey qui me rend malade. Les Américains adorent ces hôtels disney.
Ne sois pas vache. Ca leur rappelle leur enfance.
L'enfance qu'ils n'ont pas eue vraiment. Et nous alors, pourquoi devrions nous nous rappeler les enfances américaines ?
C'est un parfait résumé du monde moderne. »
L'émir Ben Laden est un personnage qui aurait sa place dans l'univers de Disney un jour d'halloween. Il est une angoisse d'enfant américain. Mais, on le sait, et on ne le répétera jamais assez, nous sommes tous des américains. Cet infantilisme est devenu notre substance ; la nostalgie, la seule tension vers l'avenir et les milles bienfaits de pacotilles interchangeables dispensées par ce monde en échange de quelque argent, servent à nourrir une mélancolie jamais rassasiée et toujours angoissante. Ce serait trop facile de se mettre à part quand Disneyland est aux portes de la ville.
Dans cette Europe, l'Emir Ben Laden nous est comme familier. Il nous rappelle les sarrasins et de loin en loin se profile le spectre du Vieux de la Montagne, la tête pleine de ses chimères envoyant ses partisans commettre quelque assassinat nécessaire. Le voyageur Marco Polo nous avait raconté : « Le Vieil gardait en sa cour royale les jeunes gens de sa contrée, de douze à vingt ans, qui voulaient être ses hommes d'armes et il leur disait comment Muhammad décrivait le Paradis (...), ils les faisaient mettre dans ce jardin. Quand ils se trouvent là, ils se voient en si beau lieu qu'ils pensent être vraiment en paradis. Les dames et les damoiselles les satisfont tout le jour à leur volonté (...). Et quand le Vieil veut faire occire un grand seigneur, il leur dit : "Allez et tuez telle personne et quand vous reviendrez je vous ferais porter par mes anges en Paradis. Et si vous mourrez dans l'affaire, je commanderais à mes anges qu'ils vous ramènent en Paradis." » (cité dans B. Lewis Les Assassins). Les fantasmes collectifs datant de l'ordre médiéval, lorsque les Sarrasins étaient l'armée de l'antéchrist, idolâtres et luxurieux remontent à la surface du marais. La promesse des vierges fait encore rire, sous cape, comme rient les jeunes garçons à qui l'on raconte des histoires cochonnes. Et peu importe, que ce ne soit pas des pucelles de bordel qui attendent les croyants au Paradis, comme on se l'imagine ici avec concupiscence, mais bien plutôt des « femmes exemptes de toutes souillures » (Sourate 2, verset 23).
