« La plupart des rires sur les pistes-son de la télévision ont été enregistrés au début des années cinquante.Par les temps qui courent, la plupart des gens que vous entendez rigoler sont morts. »
21 avril —20 maiL'origine du taureau : Jupiter, un dieu de l'ancien régime, se déguisa un jour en taureau pour faire du plat à une jeunesse ; kif-kif les bourgeois, ce vieux barbon était trop laid pour plaire de son naturel : fallait qu'il se maquille et qu'il éblouisse par l'étalage de sa galette. Une fois arrivé à ses fins, mossieur Jupiter plaça sa peau de taureau dans le ciel... où elle est restée sous forme de constellation.
Cré pétard, une histoire pareille, c'est presque aussi gourde que le mystère de la Trinité.
Les gas nés ce mois-là sont des frangins costauds : ils n'ont pas frio aux mirettes, ont du poil au ventre et ne se laissent pas influencer. Qu'une grosse légume essaie de faire des épates et ils l'envoient illico à Dache, l'illustre perruquier des zouaves ; si un patron veut rabotter leur salaire, ils se revenchent en exigeant double paye... Tout ça en attendant que la Sociale nous fasse risette ; c'est pour le coup qu'ils se décarcasseront !
Pour les femmes, c'est même tabac : elles ont les côtes en long et n'aiment pas plier l'échine ; elles n'aiment pas non plus se laisser marcher sur les pieds. Si on les marie de force à un escogriffe qui leur déplaît, elles ne font ni une ni deux : elles le plaquent sans façons et reprennent leur liberté.
Il y a des jours comme celui-là qui vous propulsent tellement loin du travail, de ce rapport salarié paraît-il constitutif, pourtant j'ai bossé ce matin. Après avoir croisé TatiTat puis la Maîtresse, je suis passé dans un autre monde, oué : rien que ça. Et la nuit ne fait que commencer. Tout à l'heure, à minuit, Lebosrg arrivera du Saint-Empire, seul avec son gros sac qui l'empêche de sortir tout de suite parce que c'est galère, tu comprends. En même temps, ailleurs, très loin et beaucoup plus haut, le Prof de ballon redescend de son nirvana pour plonger en pleine grève générale insurrectionnelle à Katmandou, la révolution, « Pendez le roi ! ». Gonflé à bloc comme il doit l'être, on peut s'attendre à tout. Il n'y a pas de fatalité : là où le Chef du monde, même provisoire, passe, les monarques trépassent... Moi, j'étais bien plus modestement à la campagne, comme le montre la photo à côté, y a longtemps qu'on n'avait pas fait ça. Très bons moments. En revenant, j'ai un peu eu l'impression de dynamiter un bout du balcon, sans le vouloir vraiment, juste en m'asseyant sur mes principes, pour voir. Alors, j'écoute les médias jouer le grand air du retour à la normale dans les universités : entre les rattrapages des cours sur internet et la pub pour les boîtes parascolaires, faut retrouver le temps perdu en grève, ils vont réussir à avancer leurs pions d'éducation privée à la faveur du CPE, tu vas voir, entre tout ça il convient de se scandaliser un peu des dégradations commises par les occupants, sales gauchistes au sens le plus littéral, et ça va coûter tellement aux universités déjà si peu dotées (on mettra ça, c'est si facile, en regard de la Marine qui, boulette, fout un sonar à la flotte), « Comme je regrette d'avoir voté le bloquage quand je vois ça ! » disait une voix d'étudiante sur France-Info. On s'en fout, c'est ma nouvelle philosophie, ma philosophie de ce soir. Dis-moi, Stat, je voulais t'appeler aujourd'hui mais je ne l'ai pas fait : est-ce que ta maman s'en sort de ses galères de réseaux ? (Quel siècle, non mais quel siècle !) Dis-moi, Stat, après le CPE, avant les bombardements us en Iran, tu crois qu'on va avoir de nouveau le temps d'avoir peur de la grippe aviaire ? On pourrait, maintenant que les flics-en-capuche ont rendu les masques destinés à prévenir la pandémie. (C'est mon œil-de-lynx auquel tu ne crois pas qui m'a dit ça.) Surtout que ça nous éviterait opportunément de trop réfléchir à ces histoires ridicules de la République se perquisitionnant elle-même, à la recherche de bananes, peut-on supposer. Bon, je raccroche, faut que je te laisse, sinon je vais rater Lebosrg.
"Le commissaire est surnommé "Batman". Parce qu'il rôde la nuit avec son escorte (...). Pour combatre l'omerta, il mise sur la technologie. Personne n'est plus habile que lui avec les puces électroniques, les caméras satéllitaires, les écoutes téléphoniques. (...) Il a même réussi à mettre une puce dans le simulateur cardiaque d'un suspect !"
Bah quoi, Waldorf, c'est vrai quoi, tu as bien un téléphone mobile, toi !
Stat, hier, je buvais tranquillement coup sur coup avec Lebosrg, Tonton Milou, notre super-héros, et Alice A., son héroïne, nous ont rejoint au détour d'un comptoir. Et là, comme nous l'interrogions sur certaines de ses prouesses récentes, vlatipas qu'il nous dit, qu'il nous sort, qu'il nous balance tout de go qu'il s'est fait greffer une puce dans la chaussure. Il ne comprenait pas mon suffoquement soudain, l'innocent. À quoi ça sert que je me démène à répandre la bonne parole ici et là (ou tout là-bas), je te le demande ? À rien, visiblement, autant te répondre, puisque, loin de se démonter, le super-héros me regarde alors – à moins que c'était Alice A., ou les deux – et lâche : « Tu as bien un téléphone mobile, toi ! » J'en ai à peu près oublié toute la suite de la soirée, jusqu'au contenu de mon assiette plus tard et ailleurs. Pourtant, nous avons revu le patron des Landes, de retour du bled (à bon entendeur), et Lebosrg a retrouvé la Sardine.Bref, c'est décidé : je pars à la campagne pas plus tard que tout de suite et tant pis pour la manif.
Tiens Stat, tu as sûrement la tête ailleurs, mais je crois me souvenir d'un temps où tu fis des recherches ambitieuses sur l'iconographie, les images, leur usage, les médias, journaux, tout ça. Si ce n'était toi, c'était ton jumeau.Quoi qu'il en soit, tu apprécieras sûrement le laconisme (malgré certains airs, tu apprécie le laconisme, vrai ?), le laconisme de lemonde.fr qui légende ainsi cette photo de la fin de manif l'autre jour à Paris : « Une altercation, le 4 avril. » Ah. Laconique et pas très riche en information, cette légende, non ? Ils auraient au moins pu écrire, je ne sais pas moi, « Une altercation entre un casseur et un policier en civil. » Par exemple.
Et peut-être auraient-ils alors précisé que le flic se trouve à gauche.
Il doit être un peu tête-en-l'air ce flic, la tête ailleurs, lui aussi, je n'ose supposer qu'il n'était pas à ce qu'il faisait mais il a bel et bien négligé de sortir son brassard pour procéder à son « altercation ». C'est pas comme ses collègues, là, sur cette deuxième photo.

Bien le bisou aux jumelles.




